jeudi 31 août 2017

"Capitaine Maman"

Capitaine Maman, Magali Arnal, 
éd. L'école des loisirs, dès 4 ans.


C'est le deuxième album de la jeune Bretonne Magali Arnal, après Notre camping car en 2015. On y retrouve un petit air d'Anaïs Vaugelade. Capitaine maman est une histoire de "chatte d'aujourd'hui", de femme indépendante et active, passionnée d'archéologie sous-marine, mais aussi maman solo bien dans sa peau. Une maîtresse à bord du vaisseau famille, embarquant quartier-maître mémé et trois chatons au caractère aussi trempé que celui de leur mère! Hymne au pouvoir des mamans donc et ce n'est pas pour rien que la statue découverte dans les abîmes n'est autre que la Grande Reine de pierre, une sorte de Bastet monumentale qui vient enfin retrouver son piédestal aux chatons de pierre et reprendre son rôle de protecteur de la ville.

"Santa Fruta..."

Santa Fruta - L'histoire d'un cactus & d'un chat
Delphine Perret & Sébastien Mourrain, 
éd. Les fourmis rouges, dès 5 ans ou première lecture.


"Il y avait un cactus. Qui piquait." 
Ce cactus habite dans le désert du Colorado près de la bourgade minuscule de Santa Fruta. Il s'ennuie et pense. À l'autre bout du monde, un couple toujours pressé a un chat noir tout maigre et apathique. Comme le chat reste maigre malgré les pâtés toujours plus sophistiqués, le psychologue pour chat diagnostique de l'ennui et conseille au couple de l'emmener dans leurs nombreux voyages. Ainsi font-ils. Le chat déteste être coincé dans une valise, déteste la piscine, le monde, les activités. Ne rêve que de son radiateur. Jusqu'au jour où, dans un désert, au milieu de la poussière, la chat rencontre le cactus. Et là, les humains comprennent l'évidence de la complémentarité de ces deux-là et disent adieu à leur chat.

"Et c'est ainsi que dans un coin du Colorado, un chat raconte à un cactus ses voyages extraordinaires, pendant que ce cactus partage avec lui le changement de lumière, les différentes odeurs de l'air et le simple bonheur d'être là"

Joli texte piqué d'humour, jolis dessins en osmose avec ce côté piquant. Dans notre société TGV, une invitation à prendre son temps, savourer, ne rien faire.

"Mordicus un jour,..."

Mordicus un jour, Mordicus toujours!
Didier Lévy & Marie Novion, éd. Sarbacane, dès 5 ans.


Mordicus a une réputation, celle d'un horrible méchant loup dévoreur de tout. Il a bien changé pourtant depuis qu'il a rencontré son arrière-petit fils, Félix, et renoué avec sa fille. Là, il est justement en vacances avec Félix à Saint-Amour Les Clapotis. Il est fier de provoquer encore autant d'émoi à son âge bien avancé mais lorsque l'épicière disparaît après qu'il ait fait quelques courses pour le pic nic, les ragots vont bon train et les esprits s'échauffent. Même Félix n'est plus très sûr de son arrière-grand père.


Cependant, même les plus méchants grognons peuvent changer de ton! Une bonne leçon aux préjugés et un apprentissage de la tolérance pour cet album soutenu par Amnesty international qui lutte sans cesse contre toute forme de discrimination.

"... le dessin"

Le pire livre pour apprendre LE DESSIN
Antonin Louchard, éd. Seuil Jeunesse, dès 3 ans.


Comme pour l'album sur le pot, il s'agit d'un dialogue entre l'auteur et le personnage. Ou plutôt entre l'auteur gentil et courtois ("Examinons un peu de que tu as dans ta trousse.") et le petit lapin archi grognon, impoli ("Ben, des trucs pour dessiner, forcément... Pas des poissons morts!"), vantard, et qui trouve tout nul surtout de dessiner sans modèle! Il nous énerve déjà mais l'auteur a la réponse imparable des grandes âmes et la chute nous fais mourir de rire et cloue le museau à l'importun!

"Le Snurtch"

Le Snurtch
Sean Ferrell & Charles Santoso, 
éd. Alice Jeunesse, dès 3 ans.


Pas facile les débuts à l'école, la socialisation, les règles, rester immobile, concentré tout ça... Pfff! Parfois c'est vraiment dur quand on est un petit enfant plein de vie et que ça bout là dedans! On a alors l'impression d'avoir un monstre excentrique, volubile et gaffeur qui ne demande qu'à s'exprimer... Et certains ont des Snurtch plus imposants et collants que d'autres...Comme celui de Julie, par exemple.
Et le votre il ressemblait à quoi? Le mien n’arrêtait pas de raconter des bobards et me faisait tout rater à la gym.

"Je suis là"

Je suis là, Shizuka Shoji, 
éd. Alice Jeunesse, tout âge.


Un petit livre adorable sur le deuil de son animal de compagnie, souvent la première confrontation à la mort pour l'enfant. Des traits tout en finesse, noir et brun montre l'enfant et le manque, le souvenir, la tristesse. Vient se superposer alors sur papier calque l'image du chat qui lui parle "je suis là"...



Ce petit chat en traits fins sépias sur papier transparent rassure, compatit, partage. L'amour lui ne meurt pas. Jamais. Un livre câlin pour l'âme.

"# Bleue"

# Bleue, Florence Hinckel, 
éd. Syros, coll. Soon dès 13 ans.


C'est une utopie. Mais c'est demain. On y est déjà! Presque... Dans le monde de Silas, les réseaux sociaux régissent la vie et rappellent à l'ordre celui qui  n'a rien posté pendant 10 minutes. Le seul moyen d'être tranquille est de poster le statut: "sommeil" ou que quelqu'un poste le statut "décédé" sur votre mur. Comment se sent-on? Que fait-on? Avec qui? Où? Et cela en permanence. Les cours sont retransmis en direct, le smartphone est obligatoire en classe pour interagir avec les autres élèves du monde.
Celui qui ne partage pas ainsi sa vie, témoigne d'un comportement louche, il devient suspect d'aller mal, ce qui n'est plus toléré. Car dans ce monde ou chacun "veillent" ainsi les uns sur les autres, ou plutôt se surveille, tout est fait pour vivre sereinement. Dans cette magnifique société où Silas grandit, les scientifiques ont trouvé le moyen de supprimer la souffrance morale. Grâce à "l'oblitération", cette petite opération qui efface les souvenirs douloureux et laisse un petit point bleu au creux du poignet, il n'y a plus de deuil, de traumatismes dus à des violences ou à un divorce, il n'y a plus d'états de choc dus à une catastrophe naturelle ou à une guerre, plus de dépressions, de dévaluation suite à un licenciement, il n'y a plus de chagrins amoureux.

"- Un séisme a eu lieu la nuit dernière en Angola. Les dégâts sont considérables et on déplore des centaines de morts.
Des images très choquantes de la catastrophe défilent durant les explications d'un journaliste. Des enfants pleurent. Certains sont mutilés. D'autres ont perdu leur famille.
- Heureusement, poursuit le journaliste, la CEDE existe dans tous les pays d'Afrique, depuis que l'ONU a levé les fonds nécessaires pour la mondialiser. Par bonheur, les survivants se remettront vite de ces pertes humaines considérables."

L'oblitération est même rendue obligatoire pour les mineurs. Alors, si tu n'as pas encore 18 ans et que tu ne veux pas voir débarquer les agents de la CEDE (Cellule d'Éradication de la Douleur Émotionnelle), mieux vaut faire savoir à tout le monde que tu vas bien!
Que se passe-t-il alors quand Silas, le romantique essaie de garder secret son amour naissant avec Astrid. Qu'advient-il de lui quand Astrid se fait renverser par une voiture et décède? Il y a-t-il encore moyen de se rendre compte que l'être humain perd son humanité en perdant sa souffrance quand l'éradication de celle-ci est tellement banalisée et généralisée, que les médias soutiennent cet état de fait? Et si oui, y a-t-il encore un moyen d'agir?

 Celui qui a vécu un drame, perdu un être cher, qui est tombé en dépression ou a ressenti le désespoir, a dû certainement se dire à un moment "faites que cela cesse!, cette souffrance est invivable". Alors, oui, pourquoi pas? Que ne donnerions-nous pas pour ne plus souffrir? Seulement voilà, c'est aussi la souffrance qui nous forge, qui fait ce qu'on est devenu après l'avoir surmontée. C'est elle qui imprime en nous l'empathie et la compassion. C'est souvent un traumatisme qui pousse a trouver des solutions, à s'engager, à dénoncer pour que plus personne ne vive la même chose. C'est la souffrance qui pousse à devenir chercheur, chirurgien, policier, pompier, aide-social, journaliste de terrain ou cinéaste. C'est encore la douleur qui fait qu'un peuple ne tolère plus et s'engage dans une révolution. Sans parler de la souffrance qui pousse à la création, à sublimer  les blessures de l'âme dans l'art. Un monde où l'on supprime le souvenir de l'amour vécu avec une personne pour ne plus souffrir de la perte de cette personne, n'est-ce pas juste un monde sans amour? Dans un tel monde, la recherche d'ataraxie se transforme alors en apathie collective, en un monde non pas apaisé mais vide et morne facile à mener par le bout du nez!
Un sujet extrêmement actuel, mené avec fougue dans un roman à deux voix (Silas et Astrid), un roman intelligent qui pousse le lecteur à s'interroger sur le monde qui l'entoure, ses relations aux autres, la politique, la profondeur de ses émotions.